Arts

Sommaire :

Cinéma : art ou industrie (janvier 2013)
De Kandinsky à Warhol  (avril 2009)

Cinéma : art ou industrie

L’article de Vincent MARAVAL dans Le Monde du 29 décembre 2012, puis la fuite, non à Varenne, mais à Néchin, de Gérard DEPARDIEU, pour cause de révolution fiscale, a mis le cinéma national sous les projecteurs de l’actualité.

Le cinéma en France rassemble plus de 200M de spectateurs par an, qui voient chaque année plus de 650 nouveaux films (soit plus de 15 sorties par semaine « utile »), dans 2000 salles et devant 5500 écrans, dont 3600 numériques, et assis dans 1M de fauteuils.

La production française est de 270 films par an pour une valeur de plus de 1 Md€ (soit en moyenne plus de 4 M€ par film), avec le concours du CNC, dont le budget en 2011 a été de 322 M€. Il s’agit donc là de la troisième production mondiale après les USA et l’Inde.

Enfin on estime que l’ensemble de la « filière » cinématographique occupe quelques 250.000 personnes dans le pays, ce qui semble beaucoup, car même valorisée au SMIC, elle représenterait plus de 4 Md€ de revenus distribués, soit près de 6 Md€ d’équivalent de valeur ajoutée, soit encore 3% du PIB total. A ce chiffre on doit cependant rapprocher le déficit du régime des intermittents du spectacle qui atteint 1 Md€ et bénéficie à quelques 100.000 allocataires, mais avec de très grandes disparités.

Initiative expérimentale d’ingénieurs à ses débuts, avec « La sortie des usines Lumière » en 1896, le cinéma a d’abord été une distraction « spectaculaire », puis rapidement un art expérimental et un art tout court. L’apparition du parlant dès 1927, puis la généralisation de la couleur à partir de 1937, sans compter la 3D tout juste balbutiante aujourd’hui, ont permis à cet art de développer son vaste public. Mais, en augmentant les coûts de production, ces innovations ont amené une segmentation entre les films dits « d’auteur » et ceux dits « grand public ». La production n’en restait pas moins une activité de « prototypes », chaque film étant une aventure unique, à risque et peu répliquable.

La télévision, standardisée en France en 1948 (avec sa définition en 819 lignes), a favorisé le cinéma qui est rapidement devenu son produit d’appel, à côté du JT et des sports, malgré les annonces et les craintes au départ d’une concurrence fatale.

Ce n’est qu’en 1996 avec l’installation de la série télévisée « Urgences » sur le petit écran, que le cinéma allait connaître son véritable ennemi potentiellement mortel, et qu’une véritable industrie de la série commencerait à cannibaliser une activité de prototypes, tout en s’assurant une fidélisation de son public propice aux annonceurs.

Parallèlement, le cinéma d’Hollywood, qui était resté une référence jusqu’aux années 70, s’est peu à peu transformé, pour l’essentiel de sa production et à coups de ciblage marketing, en activité de divertissement pour ados boutonneux et post-ados attardés, basé sur des bluettes pour midinettes mâtinées d’action spectaculaire (ou l’inverse), en 24 images par seconde et 4 plans par minute. C’est ainsi que la communauté cinématographique allait elle-même dériver en attribuant ses récompenses à des « blockbusters » (« Le seigneur des anneaux »), comme si le nombre des entrées qualifiait d’office un film pour les Oscar, plus que les qualités artistiques de celui-ci. Que ne refait-on un remake de « La sortie des usines Lumière », avec le son, la couleur et en 3D pour épater les foules ?

De tout ce qui précède, on pourra trop rapidement conclure que le cinéma est effectivement une INDUSTRIE. On pourra toujours rétorquer que la situation de cinéma est comparable au domaine de la peinture, où RUBENS employait jadis de plusieurs dizaines de personnes dans son atelier, et que les nouveaux « plasticiens » tels que KOONS et HIRST aujourd’hui, dépassent le registre très industriel, spéculatif et notablement kitsch ou bling-bling pour gogos dispendieux, et atteignent les sommets de l’ART (sinon des prix) !

Comme pour toute œuvre, le critère de l’art reste la recherche, la sincérité, l’authenticité (les tripes en somme) ainsi que la reconnaissance durable à long terme des pairs et du public.

Certes « Tarzan », « Zorro » et même « Astérix » et « Avatar » ne sont pas désagréables à revoir un jour de pluie, mais n’ont rien de comparable avec les films de LUBITSCH, MINNELLI, HITCHCOCK, FELLINI, VISCONTI, TRUFFAUT, KUBRICK, SOKOUROV, COEN, TARANTINO et tant d’autres.

Le 22 janvier 2013

De KANDINSKY à WARHOL

Alors que ces deux créateurs sont régulièrement à l’affiche, il est intéressant de les mettre en perspective dans l’histoire de l’art contemporain.

Après l’approche incantatoire (pour de meilleures chasses) des peintures rupestres de la préhistoire, après la représentation politico-religieuse du pouvoir spirituel et du temporel de l’antiquité à la renaissance au travers de commandes institutionnelles, après le mécénat des Médicis à Napoléon III, l’art s’est libéré des contraintes des donneurs d’ordre avec l’impressionnisme. L’apparition de la photographie n’a fait qu’accélérer le mouvement en s’appropriant la représentation fidèle du réel. Est alors apparu « l’artiste peintre », apportant sa propre vision du monde et proposant aux « collectionneurs », nouveaux acteurs et clients d’un nouveau marché (de l’art), par l’intermédiaire des galeristes, des œuvres innovantes et originales, que l’on pouvait classer et suivre par écoles, tendances, styles, et « …ismes » divers et variés. Les musées ne faisaient que suivre avec retard en consacrant les découvertes des collectionneurs.

Dans ce conteste, de même que Courbet fut dès 1850 l’initiateur de l’impressionnisme, Kandinsky fut l’inventeur en 1911 de l’art abstrait. Leur démarche fut laborieuse et sincère et leur quête fut d’abord personnelle. Kandinsky en élabora une théorie et son enseignement au Bauhaus lui permit de transmettre durablement ses idées. Il en sera de même plus tard pour Picasso, Pollock, Rothko, Staël et tant d’autres.

Mais, à partir des années 50, la publicité, la « déco » et le design firent évoluer le marché de l’art vers des approches plus empreintes de marketing et d’un souci de commercialisation parfois forcenée. Certes, Dali avait déjà eu la signature facile, sur n’importe quoi et même en blanc, mais Warhol systématisa la démarche en proposant des « tirages » (à partir de photos, justement) à tant pour le premier et à prix cassés pour les suivants (en des teintes il est vrai différentes).

Aujourd’hui les Saatchi (issus de la publicité) ont poussé en avant (et spéculé sur) les YBA (Young British Artists), dont Damien Hirst émerge comme leader au box-office avec un atelier de 30 personnes assemblant ses montages. Aux USA, Jeff Koons, ancien trader, n’est pas en reste et immortalise ses baudruches à Versailles et au Guggenheim de Bilbao. On notera au passage que ceux-ci se considèrent désormais comme plasticiens plus qu’artistes.

Alors, qu’est-ce qui différencie les enfants de Kandinsky et ceux de Warhol ? Certes ils ont en commun l’irrespect, la révolte, l’innovation, et l’audace. Mais il y a entre eux la recherche, la sincérité et le besoin de reconnaissance plutôt que celui du succès à tout (tous) prix. Breton n’avait-il pas déjà surnommé Salvador Dali par son anagramme Avida Dollars

Première publication le 25 avril 2009